Quand Brad Kpoahoun a prononcé sa keynote lors de la SENUM 2025, le 19 novembre, il a énoncé une phrase qui résume toute sa vision :
« Il n'y a pas de souveraineté sans innovation maîtrisée. »
Cette affirmation, loin d'être vide de sens, exprime la conviction d'une génération de jeunes leaders africains qui tentent de concilier des ambitions légitimes avec des réalités très difficiles. Pour bien comprendre ce que Brad propose vraiment, il faut d'abord saisir le cœur du problème : qui contrôle les données et l'Internet en Afrique ?
Le messager et son paradoxe
Brad Kpoahoun occupe une position particulière au sein de l'écosystème technologique béninois. Récemment à la tête de Future Studio, un centre d'innovation basé à Cotonou, et ancien responsable de l'innovation à l'EPITECH Bénin (le seul campus africain de cette école française prestigieuse), il possède des références solides dans le monde de la tech. Son choix parmi les dix entrepreneurs représentant le Bénin à FrancoTech Paris 2024 montre sa visibilité croissante. Son rôle de partenaire technique pour l'Innovation Lab de MTN Bénin, où il aide à développer cinq startups béninoises, prouve son engagement concret auprès des jeunes innovateurs.
Cependant, sa propre histoire révèle les contradictions au cœur du projet de souveraineté numérique africaine. Ses références professionnelles proviennent des institutions françaises. Sa plateforme de visibilité est venue d'un sommet francophone. L'écosystème qui nourrit son action, Sèmè City, repose largement sur des partenariats avec la Banque mondiale, des universités françaises et des agences de développement européennes. Ce contexte n'invalide pas son engagement, mais il en définit clairement les limites.
La vision qu'il a exprimée à la SENUM 2025
La Semaine du Numérique représente depuis huit ans l'affirmation la plus visible des ambitions numériques du Bénin. Cette année, avec le thème « IA, Médias & Numérique : Entreprendre pour façonner notre avenir commun », l'événement a accueilli 120 équipes venues de plus de 40 pays africains pour les OSCARS Olympiades. Brad a été choisi pour animer la keynote d'ouverture, ce qui montre la confiance en sa capacité à exprimer une vision africaine du numérique.
Le message qu'il a livré mérite d'être écouté attentivement. Brad a affirmé :
« Nous croyons au potentiel de chaque jeune Africain. Pour cela, nous construirons des écosystèmes où leur créativité pourra éclore et s'affirmer. »
Cette conviction mérite le respect. Brad refuse le discours qui traite les Africains comme des bénéficiaires passifs. Il place les jeunes comme des acteurs, des créateurs, des innovateurs.
Il a aussi déclaré :
« Nous devons bâtir un écosystème numérique qui s'adapte à nos facteurs socioculturels. »
Cette phrase est importante car elle refuse l'importation directe des modèles occidentaux. Elle reconnaît que les solutions numériques qui fonctionnent en Europe ou en Amérique ne correspondent pas toujours aux réalités africaines. Il faut créer des solutions adaptées aux structures familiales africaines, aux pratiques commerciales informelles, aux langues locales, à la façon concrète dont les gens vivent ici. C'est une critique implicite de l'arrogance technologique occidentale.
Enfin, quand il parle du Laboratoire national d'innovation technologique (LNIT) qu'il appelle à créer, Brad propose :
« Le LNIT doit construire un écosystème numérique adapté aux réalités béninoises, au service de la souveraineté et de l'innovation, afin de faire du Bénin un hub technologique régional. »
Cette formulation révèle une ambition intelligente. Il ne parle pas de rivaliser avec la Silicon Valley, ce qui serait ridicule. Il envisage plutôt que le Bénin devienne un pôle d'innovation régional pour l'Afrique de l'Ouest. C'est réaliste et stratégiquement solide.
Le problème : l'infrastructure crée un mur inévitable
Voici où la franchise devient nécessaire. La souveraineté numérique exige une infrastructure robuste. Or, l'infrastructure au Bénin et en Afrique de l'Ouest reste profondément sous-développée.
Regardons les chiffres réels. La pénétration d'Internet au Bénin s'élève à 33,8 %, environ la moitié de la moyenne mondiale (2024). Cela signifie que deux Béninois sur trois n'ont pas accès à Internet. Depuis 2021, le Bénin dispose heureusement d'un centre de données national opérationnel à Abomey-Calavi, inauguré et mis en service progressivement à partir de juin 2021. Ce datacenter héberge aujourd'hui les centaines de services publics numériques qui structurent l'administration intelligente du pays. C'est une vraie réussite. Au-delà de cette infrastructure nationale de base, le pays dispose de plusieurs autres centres de données gérés par les fournisseurs de télécommunications MTN, Alink et Isocel.
Mais il y a un côté plus difficile. Le coût de la large bande mobile représente 12,37 % du revenu moyen des Béninois, soit près du triple de la moyenne mondiale (Worlddata.info) . Pour des millions de personnes, la connectivité est devenue un luxe qu'elles ne peuvent pas se payer. Ajouter à cela le problème de l'électricité : seulement 40 % de la population du Bénin accède à l'électricité fiable. Dans les zones rurales, ce pourcentage chute à 18 %. Comment espérer une révolution numérique si la moitié du pays n'a pas d'électricité stable ? Il est impossible de faire fonctionner un centre de données, de recharger un téléphone ou de fournir des services gouvernementaux en ligne sans électricité constante. Le Fonds monétaire international estime que pour réaliser un véritable accès universel aux services numériques, il faudrait un investissement équivalent à 2,5 % du PIB béninois. C'est une somme considérable pour un budget national limité.
Ces réalités matérielles sont indifférentes aux ambitions politiques. Elles forment le terrain sur lequel s'édifie tout projet de souveraineté numérique. Brad Kpoahoun ne peut pas ignorer cette géographie difficile. Elle s'impose à lui et à tout entrepreneur du continent. Et c'est justement ce qui lui confère une certaine crédibilité : contrairement aux orateurs purs, il opère au cœur de ces contraintes, il ne prétend pas les dépasser par la force de la parole.
L'exemple sénégalais : la leçon du mirage
Le Sénégal offre une étude de cas très instructive. L'ancien président Macky Sall a présenté le Centre de données national de Diamniadio, inauguré en 2021, comme « une grande révolution pour la souveraineté numérique » du Sénégal. Le directeur de l'établissement avait proclamé que « l'État sénégalais sera maintenant souverain en matière de stockage de données ».
Or voici la réalité. Ce centre de données a été entièrement financé par un prêt chinois de 18,2 millions de dollars. Il a été construit avec l'équipement fourni par Huawei et comprend un soutien technique apporté par des ingénieurs chinois. L'ensemble s'inscrit dans le programme « Smart Senegal » de la Chine et se connecte à un réseau haut débit national financé par la Banque Eximbank de Chine. Déclarer l'indépendance numérique sénégalaise tout en dépendant de la Chine pour le financement, l'équipement et la gestion technique crée une contradiction saisissante.
Ce modèle se répète partout dans la région. Huawei a construit 70 % des réseaux 4G en Afrique. Les entreprises chinoises construisent des centres de données au Mali, au Togo, partout en Afrique de l'Ouest francophone. Des études scientifiques ont montré que les anciennes colonies françaises contractent régulièrement avec Huawei. Cela suggère que les nations francophones disposent de moins de véritable liberté dans le choix de leurs fournisseurs d'infrastructure que d'autres pays africains. Le modèle économique chinois « EPC+F » (Engineer, Procure, Construct plus Finance) offre des solutions complètes que les gouvernements sans ressources financières ne peuvent tout simplement pas refuser. Mais une fois qu'on accepte ces accords clés en main, on crée un verrouillage. Changer de fournisseur devient coûteux et techniquement compliqué. La souveraineté affichée cache une dépendance très réelle.
Quand la rhétorique dissimule les vrais enjeux
Des chercheurs critiques posent une question qui dérange : la souveraineté numérique africaine fonctionne-t-elle davantage comme un positionnement politique utile qu'une politique substantive et transformatrice ? Emmanuel Vitus soutient que « la souveraineté devient un outil rhétorique plutôt qu'un principe actionnable » quand les conditions matérielles qui façonnent les futurs numériques sont contrôlées ailleurs.
Le danger réel prend une autre forme. Certains gouvernements réutilisent les données biométriques à des fins de manipulation électorale tout en invoquant la rhétorique de souveraineté. Trente-quatre nations africaines ont interdit les plateformes de médias sociaux depuis 2015. L'Égypte, le Maroc et le Togo ont déployé le logiciel malveillant Pegasus contre des dissidents politiques. La limite entre défendre la souveraineté numérique et autoriser la surveillance d'État devient dangereusement mince.
Jonathan Hillman, auteur de « The Digital Silk Road », appelle la souveraineté numérique potentiellement « un mot à la mode sans contenu » qui « perpétue le mythe selon lequel stocker des données localement les rend plus sûres, même si toute l'équipe technique et le soutien proviennent d'entreprises étrangères ». Les données physiquement situées en Afrique mais gérées sur les serveurs Huawei, accessibles aux États étrangers par des arrangements en arrière-plan, représentent une souveraineté seulement de nom.
Brad Kpoahoun montre qu'il est conscient de ce piège. Son insistance sur une infrastructure « adaptée à nos facteurs socioculturels » suggère qu'il cherche à éviter cette illusion. Il envisage une souveraineté qui soit substantive, enracinée dans les réalités locales, plutôt qu'une façade rhétorique destinée aux discours officiels.
Ce que le progrès authentique supposerait
Malgré ces obstacles très réels, des chemins vers une plus grande autonomie numérique existent bel et bien. L'achèvement du câble sous-marin 2Africa (45 000 kilomètres reliant 33 pays avec jusqu'à 180 térabits par seconde de capacité) offre une infrastructure qui pourrait réduire la dépendance africaine vis-à-vis de la bande passante externe. La coordination régionale par l'ECOWAS et la Stratégie de transformation numérique 2020-2030 de l'Union africaine fournissent des cadres pour l'action collective que les nations individuelles ne peuvent accomplir seules. Le Système panafricain de paiement et de règlement permet aux transactions transfrontalières de rester sur le continent africain, réduisant la dépendance aux réseaux financiers occidentaux.
Les réalisations spécifiques du Bénin témoignent d'une trajectoire concrète en cours. Son centre de données national, opérationnel depuis 2021, héberge aujourd'hui les centaines de services publics numérisés qui structurent l'administration intelligente du pays. Cette infrastructure, mise en place par le gouvernement lui-même, représente un acquis tangible de souveraineté. Le leadership du Bénin reconnu en cybersécurité, son programme d'identification numérique rejoignant la diaspora, son projet de transformation numérique rurale bénéficiant à 103 000 personnes (tous ces éléments constituent des fondations authentiques). Quand Brad aide à incuber des startups répondant aux besoins d'assurance, de santé et de services financiers pour les marchés béninois, il contribue à un écosystème qui pourrait éventuellement soutenir un développement plus autonome.
La question décisive demeure cependant : ces gains progressifs peuvent-ils surpasser les dépendances structurelles qui se renforcent simultanément ? Chaque réseau construit par Huawei, chaque centre de données financé par la Chine, chaque partenariat universitaire français crée des dépendances qui limitent les choix futurs. Le progrès dans le cadre de la dépendance n'équivaut pas au progrès vers l'indépendance véritable.
Lire Brad Kpoahoun avec lucidité et équité
Quand Brad affirme : « Il n'y a pas de souveraineté sans innovation maîtrisée », il faut retenir deux idées à la fois.
Premièrement, son aspiration est justifiée et importante. L'Afrique mérite une infrastructure numérique qui serve les intérêts africains, gouvernée par les institutions africaines, bénéficiant aux populations africaines. La situation actuelle (où plus de 90 % des revenus et profits du marché numérique africain s'écoulent vers les géants technologiques étrangers) n'est ni durable ni juste. Les jeunes bâtisseurs d'écosystèmes comme Brad tentent authentiquement de modifier cette dynamique injuste. Son insistance sur le potentiel des jeunes africains, son refus d'importer mécaniquement les modèles occidentaux, son appel à adapter le numérique aux réalités socioculturels (tous ces éléments méritent reconnaissance).
Deuxièmement, le discours peut masquer les structures qui l'enserrent. L'écart entre la rhétorique de souveraineté et la réalité de sa mise en œuvre reste vaste. L'écosystème où opèrent les technologues africains (financé par le capital étranger, construit sur l'infrastructure étrangère, formé dans les institutions étrangères) façonne ce que la souveraineté peut signifier en pratique. La propre trajectoire de Brad l'illustre : authentiquement béninoise dans l'aspiration, profondément encastrée dans les réseaux francophones et internationaux dans son exécution.
La question critique ne porte pas sur la sincérité de Brad (elle est clairement présente) mais sur la capacité de la sincérité à surmonter les structures. Le Bénin peut-il construire des entreprises technologiques majeures quand 66 % de sa population reste hors ligne ? L'Afrique peut-elle atteindre la souveraineté numérique quand Huawei a construit 70 % de ses réseaux ? Les anciennes colonies françaises peuvent-elles tracer des chemins technologiques autonomes tout en demeurant encastrées dans les institutions francophones ?
Ces tensions méritent une reconnaissance honnête. La keynote de Brad à la SENUM 2025 offrait une occasion d'affronter ces enjeux directement (d'énoncer à la fois la vision et ses obstacles structurels). Pour les béninois et au-delà, la tâche consiste à écouter la vision tout en identifiant les silences, célébrer les réalisations authentiques tout en exigeant la transparence sur les transformations structurelles qu'une souveraineté véritable exigerait.
L'avenir du développement numérique africain dépend non pas de discours sur la souveraineté mais du travail difficile, coûteux et politiquement complexe de construction d'infrastructure, de formation d'ingénieurs, de réforme institutionnelle et de réduction des dépendances que les modèles de développement actuels renforcent régulièrement. Brad Kpoahoun et sa génération seront jugés non par leur rhétorique mais par leur capacité concrète à réduire l'écart entre l'Afrique qu'ils imaginent et l'Afrique qui existe réellement. Sur ce terrain-là, le travail commence à peine et je suis sûr que Brad en a conscience